Les possibilités et les impossibilités des décennies

Image size 28 Kb Le président Urho Kekkonen aborda la question carélienne dans beaucoup des ses entretiens avec le secrétaire Nikita Khroutchev.

On a coutume de dire en Finlande que l'on pourra parler de la question carélienne avec les dirigeants russes "quand l'occasion se présentera". On peut aussi, si l'on veut, l'ignorer en constatant que "vu les circonstances on ne doit pas en parler". Diverses sources permettent de trouver au cours des cinquantes dernières années de nombreuses situations au cours desquelles cette question a été soulevée dans les discours des dirigeants des deux pays. Il est probable que la majeure partie des auscultations effectuées en coulisses ne figureront pas dans les livres d'histoire, bien qu'on ait noté les entretiens que le président Kekkonen a eus avec les dirigeants soviétiques lors de leurs séances de sauna.

"En signant le traité de paix de Paris en 1947, le président J.K. Paasikivi exigea déjà que la question carélienne soit mise sur le tapis. La soirée précédente, le ministre soviétique des Affaires étrangères Molotov avait convié le Premier ministre Mauno Pekkala et sa suite, leur avait fait une grosse peur et l'affaire en resta là", raconte Johannes Virolainen.

"Kekkonen parlait toujours de la Carélie lorsqu'il rencontrait Nikita Sergueïevitch", témoignait à Moscou en octobre 1971 Alekseï Adzoubeï, gendre de Nikita Khrouchtchev et ancien rédacteur en chef des Izvestia. (Martti Valkonen, dans son livre La Finlandisation se poursuit, éditions Tammi, 1998). Khrouchtchev a été à la tête de l'URSS de 1953 à 1964 jusqu'à ce qu'il en soit évincé. Avec Leonid Brejnev, qui était devenu secrétaire général du parti communiste, il est probable qu'il a été plus difficile d'en discuter.

Après l'effondrement de l'Union soviétique, la question carélienne a été abordée d'une façon nouvelle dans les discours des dirigeants russes. L'ambassadeur Youri Deryabine écrivait dans Helsingin Sanomat le 4.3.1992: "On doit pouvoir parler de tout et les frontières non plus ne doivent pas être taboues, on doit aussi pouvoir en négocier entre deux peuples qui vivent en bon voisinage." Cinq ans plus tard, il avait complètement changé d'avis (Suomenmaa 17.4.1997): "On n'a même pas inscrit la douloureuse question des territoires perdus à l'ordre du jour du dialogue finnois-russe et j'espère qu'on ne l'inscrira pas. Je souhaite que cela ne se fasse jamais bien que je comprenne les sentiments des Finlandais."

"La porte a été ouverte"

Celui qui dirigeait les travaux du gouvernement, le premier vice-Premier ministre Guennadi Bourboulis (le président Eltsine occupait aussi nominalement la fonction de Premier ministre) rendit visite à la Finlande en janvier 1992. Avant son départ, il avait accordé une interview à Martti Valkonen, correspondant à Moscou du journal Helsingin Sanomat. Valkonen critique dans son livre la façon dont a été accueillie l'interview en Finlande. "Helsingin Sanomat fit un titre de première page de cette partie de l'interview qui concernait la frontière et la Carélie. Le journal mit la question en valeur mais les politiciens l'ignorèrent. Personne en Finlande ne prit l'initiative de discuter de cette question avec lui, bien qu'à l'époque les réformateurs comme Bourboulis fussent ouverts et manifestement prêts à discuter de tout, soit immédiatement soit dans le cadre d'un emploi du temps à fixer. La porte des possibilités a alors été ouverte un bon moment. La Finlande n'y a pas glissé l'œil. Elle a perdu quelque chose parce que ses dirigeants n'avaient pas compris l'esprit du temps." Le président de la République était à cette époque Mauno Koivisto.

Image size 9 Kb Deux présidents dans le Kremlin 1997: Martti Ahtisaari et Boris Eltsine.

Ilmari Susiluoto, chercheur au Ministère finlandais des Affaires étrangères, a prononcé le 9.1.1998 à Loviisa un discours dans lequel il citait une interview que le président Martti Ahtisaari avait donné au journal russe Itogi avant sa visite de novembre 1997 à Moscou. "Je suis toujours prêt à discuter avec les dirigeants russes de la question carélienne pour autant qu'ils le désirent. Rien ne pourra nous retirer de l'idée que l'invasion de l'isthme de Carélie fut et reste pour les Finlandais une grande injustice." Susiluoto lui-même considère qu'il est étonnant qu'à cette occasion la question carélienne eut été mentionnée dans les médias russes et non "en Finlande, terre promise des dégonflés". Cela illustre bien les paradoxes du monde actuel. Cela fait des décennies qu'il n'y a pas en Finlande de grand parti qui ait clairement inscrit la question carélienne à son programme." Lors de la visite d'Ahtisaari, le président Eltsine exprima le souhait que "les rédacteurs finlandais cessassent d'écrire à propos de la restitution de la Carélie". Susiluoto pense que cette demande était due à l'interview publiée par Itogi. Ahtisaari n'a pas adhéré au souhait de Eltsine. "Je serai le dernier Finlandais à interdire un débat sur la Carélie."

"Ils ne savent pas ce qu'ils ont fait"

C'est dans les deux numéros de novembre et décembre du journal moscovite Nezavissimaïa Gazeta (Le journal indépendant) que l'on trouve les dernières prises de position importantes de 1998. On y fait la critique du discours prononcé en été par Riitta Uosukainen, présidente du Parlement finlandais, à l'occasion du cinquantième anniversaire de la Ligue carélienne. Le journal accuse Uosukainen d'avoir des accents revanchards et d'excitation à la restitution de la Carélie. Riitta Uosukainen nie dans le magazine Suomen Kuvalehti du 18.12.1998 avoir exposé "un manifeste de politique extérieure" dans son discours. À son avis la question carélienne doit être examinée surtout sous ses aspects éthique et moral et non comme une question politique. "Le plus grand malheur réside dans le cadre éthique de notre voisin. Ils ont commis une injustice mais il est difficile d'en parler car ils ne savent pas ce qu'ils ont fait. L'homme de la rue connaît extraordinairement mal sa propre histoire récente", commente-t-elle.

Le débat a donc eu ses hauts et ses bas des deux côtés de la frontière avec plus ou moins d'intensité. Comme ceux de l'ambassadeur Deryabine, les changements d'attitude du président Eltsine soulèvent des questions. Au printemps de 1995 Eltsine avait jugé que la guerre d'hiver et la dépossession des territoires finlandais étaient une conséquence de la politique d'agression de Staline. Selon les observateurs, il avait exprimé sa propre conception, sans l'aide d'assistants. Deux ans et demi plus tard, il interdit aux rédacteurs, manifestement guidé en cela par des conseillers, d'écrire sur la Carélie et sur les autres territoires cédés par la Finlande à l'URSS.

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