La présidente qui renverse les barrières
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Une femme conduit le Parlement au nouvel âge
On décide des questions finlandaises à Helsinki - pas à Bruxelles
C'est de plus en plus souvent une femme qui dirige le Parlament
Une séductrice qui vous entraîne dans son sillage
Le livre de Uosukainen fait du bruit dans les rédactions
Je sais aussi être sévère et rigoureuse

 

Riitta Uosukainen, 58 ans, présidente du Parlement finlandais, compte parmi les plus connues des personnalités politiques finlandaises. Elle semble avoir l'énergie et le temps de tout faire. Elle parle beaucoup et de telle façon qu'elle fait les titres des journaux d'une semaine à l'autre. Elle est même plus populaire que le dernier président en place Martti Ahtisaari.

Cette popularité sans pareille et le style de Riitta Uosukainen, truculent et insouciant des schémas conventionnels, font déjà se cabrer ses rivaux politiques. Le Premier ministre social-démocrate Paavo Lipponen accuse Uosukainen - sans la citer par son nom, il est vrai- de flagornerie populiste dépourvue de substance politique. Du fait qu'en Finlande le président de la République est élu au suffrage direct, la campagne électorale se déroule comme cela se fait aux États-Unis depuis des années. Le jeu médiatique est sans pitié, mais Uosukainen a aussi appris à le maîtriser.

Riitta Uosukainen est députée du Parti de coalition nationale, c'est-à-dire de la droite conservatrice, depuis 1983. Elle a été ministre de l'Éducation de 1991 à 1994. C'est la première femme à avoir été élue à la présidence du Parlement en 1994. Titulaire d'un DEA., elle est, de formation, professeur de langue finnoise. Son époux, lieutenant-colonel à la retraite, est un politicien communal en vue. Ils ont un garçon.

Une femme conduit le Parlement au nouvel âge

Le grand bureau de la présidente du Parlement respire la solennité des lambris de bois sombre. Les précédents présidents, hommes conscients de leur propre valeur, regardent de leurs cadres, un peu étonnés, la nouvelle maîtresse des lieux dont le rire cristallin et la personnalité haute en couleurs pourraient tenir dans un espace plus grand encore. Il y a dans Riitta Uosukainen un charisme pour lequel beaucoup de politiciens ternes seraient prêts à donner leur place au paradis.

Nous commençons par parler de la nouvelle situation de la Finlande et de son Parlement depuis que le pays est membre de l'Union européenne. Longtemps considérée comme se trouvant dans la sphère d'influence de l'Union soviétique - certes en tant que pays neutre - la Finlande est maintenant clairement engagée à l'ouest. Son image dans le monde a changé. La situation politique créée par l'appartenance à l'UE, situation qui n'a jamais été expérimentée auparavant et qui ne cesse de prendre de nouvelles dimensions, a probablement imposé de nouvelles exigences au Parlement?

"Il est certain que la situation a radicalement changé. On créé tout le temps de nouvelles méthodes, de nouvelles formes de travail. Mais nous avons rapidement appris, nous maîtrisons bien la situation. En fait, les questions qui relèvent proprement de l'Union européenne sont en bonnes mains au Parlement finlandais, mieux que dans tout autre pays membre. Cela est dû en réalité à un seul article de la Constitution qui veut que les ministres dont les affaires sont appelées à être traitées dans les organes de l'Union, doivent, chaque vendredi, présenter devant la Grande commission du Parlement ce qu'ils se proposent de faire. Si les choses ne se sont pas passées comme il était prévu, les ministres vont alors expliquer pourquoi. Les affaires restent entre les mains du Parlement. C'est la raison pour laquelle je ne désire pas que le Parlement européen reçoive plus de pouvoirs. On peut encore gérer les affaires entre gouvernements. Après tout, ceux-ci sont responsables devant leurs parlementaires et s'il ne jouissent pas de leur confiance, ils changent. Le parlement national conserve ainsi responsabilité et pouvoir.

On décide des questions finlandaises à Helsinki - pas à Bruxelles

Image size 7 Kb "Naturellement, il y a aussi des problèmes au sein de la commuauté. Par exemple, les Français sont plutôt en dehors des affaires de l'UE. L'information ne circule pas très bien là-bas. Chez nous, le Parlement reste tout le temps au courant de ce qui se passe. Ainsi, les députés et, à travers eux, les citoyens ont la possibilité de savoir où on en est et à quoi l'on s'engage. Il faut simplement continuer à améliorer le mécanisme.

Tout le monde est loin de savoir en Finlande qu'il s'agit là d'un système. On pleure en public que tout le pouvoir a été transféré à Bruxelles. Il n'en est rien. Le Parlement est maître chez lui, à Helsinki."

La Finlande est toutefois un nouveau membre de l'UE. D'où la Finlande a-t-elle développé un modèle d'action si bon qu'il pourrait servir d'exemple à des États-membres plus grands et plus anciens?

"C'est une amélioration du système danois. Maintenant, les Danois améliorent leur propre système en s'appuyant sur le nôtre. C'est ce qu'on appelle de l'interaction et de la coopération à l'état pur. Je n'ai quand même pas l'impression que la Finlande puisse être considérée comme un parent pauvre. Il y a bien sûr des questions où il faut répartir les charges en commun. C'est le cas dans le secteur agricole où il y en a beaucoup car nous n'avons pas, de notre propre initiative, entrepris à temps de mettre de l'ordre dans la production agricole. Rien ne peut se construire que sur des subventions, on finirait par arriver devant un mur -que l'on soit dans l'Union ou non! Heureusement que l'Union européenne nous a obligés à mettre au point des lignes raisonnables. On s'y fera. Contrairement à ce qu'on craignait, les Finlandais préfèrent les produits finlandais, ils estiment les produits purs. D'une façon générale, les prix des denrées alimentaires ont baissé et d'ailleurs tout s'est passé comme on l'avait promis aux gens. Ici, on apprécie quand on tient parole. C'est pour cette raison que chez nous on n'a pas vu la cote de popularité de l'EU s'effondrer comme cela a été le cas en Suède. Nous n'attendons pas non plus que les sous nous tombent du ciel car nous savons qu'il n'en tombera pas."

"Il ne faut jamais oublier que l'UE est un processus. Elle change continuellement de nature et on projette aussi de l'élargir. Mai il peut aussi arriver qu'un jour elle cesse d'être. L'Union de Kalmar (union sous un seul sceptre de la Suède, de la Norvège et du Danemark, 1389-1521) n'existe plus. Rien n'est éternel dans ce monde. Il est remarque qu'aujourd'hui, pour la première fois, on coopère en paix en faveur d'une Europe unie ! C'est quelque chose en soi. Et c'est parti en beauté," s'exclame Riitta Uosukainen avec reconnaissance.

Les Finlandais sont un peuple respectueux des lois. Nous nous moquons nous-mêmes de ce que la Finlande est le seul pays qui observe les directives de Bruxelles à la virgule près.

"Pas toutes les directives et pas tout à fait à la virgule près. Nous avons cependant encore beaucoup à apprendre des pays situés plus au sud qui savent maîtriser l'art de la flexibilité et de l'adaptation. Il est même permis ici d'utiliser la raison. Je ne veux encourager personne à la désobéissance civile, mais il faut bien se rappeler qu'une directive n'est qu'une indication, pas un ordre. C'est une ligne de conduite avec laquelle nous pouvons harmoniser notre propre législation. Mais c'est dans cette maison -le Parlement- que se font les lois," assure-t-elle avec énergie.

J'ose quand même vous demander s'il n'y a jamais de directive de l'UE qui bouscule la loi finlandaise?

"S'il s'agit d'une importante question de principe comme dans le cas d'un accord, la directive peut passer devant notre Parlement. Mais nos lois sont conçues de façon à ne pas créer de contradiction. Cela fait des dizaines d'années que nous harmonisons les lois dans cette maison, nous n'avons pas attendu la cinquième année sous le sigle de l'UE pour cela. Avant, la Finlande a été membre de l'AELE et de l'EEE. C'était des accords commerciaux, mais il est beaucoup question de commerce et de douane aujourd'hui même. En outre, la libre circulation des personnes ouvre beaucoup de nouvelles possibilités. Quoi qu'il en soit, on devrait se concentrer sur les possibilités et non pas faire une fixation sur les obstacles."

C'est de plus en plus souvent une femme qui dirige le Parlament

On dirait que les femmes sont de plus en plus nombreuses à faire marcher l'Europe?

"Je l'espère bien! En tout cas, elle ne fonctionne pas plus mal qu'avant. Des femmes, il y en a. Rita Süssmuth en Allemagne et puis les présidentes des pays nordiques, dans l'intervalle il y a eu un homme, un seul. Homme ou femme, ce sont les bons rapports directs qui comptent. Rencontrer les autres prendre contact, cela devient comme une seconde nature. Lorsque les présidents des parlements des pays membres de l'Union européenne se sont rencontrés cette année en Finlande, l'ambiance était bonne et nous avons abordé beaucoup de sujets. La prochaine fois que je chercherai du travail, j'apporterai comme références les lettres de remerciement que j'ai reçues." Riitta Uosukainen éclate d'un grand rire et cligne de l'o&#158il à vous en faire tomber à la renverse. "Sérieusement, ce qui m'a particulièrement fait plaisir c'est d'entendre dire à la réunion qu'on se trouvait dans une toute autre ambiance. Outre le fait d'être ensemble, nous avons accompli beaucoup de choses. Maintenant, la coopération va continuer de sorte que les présidents italiens ont invité un certain groupe, dont je fais partie. Une réunion préparatoire à Rome est en cours d'élaboration. L'idée primordiale est de trouver comment on pourrait encore améliorer la coopération entre les parlements et les présidents. C'est une activité très concrète."

La position élevée des présidents de parlement, qui était considérée comme représentative, est, peut-être, devenue plus un exercice pratique du pouvoir?

"Dans cet esprit, les tâches des présidents sont devenues différentes. Il leur incombe maintenant de veiller à ce que les questions pratiques se déroulent bien et que les liaisons fonctionnent. Les délégations vont et viennent et tout doit marcher. On exige de nous ainsi que de tous les parlementaires des qualités complètement nouvelles. En Finlande, on insiste sur la formation d'une façon qui diffère totalement de ce qu'elle était avant. Entre autres, on apprend de plus en plus à maîtriser une langue étrangère. On s'en aperçoit dans ce travail. Nous n'avons pas besoin d'avoir honte de nous-mêmes."

Une séductrice qui vous entraîne dans son sillage

Image size 5 Kb Le journaliste oublie aisément ce qu'il a à faire lorsque Riitta Uosukainen est lancée. Elle raconte sans attendre les questions et demande seulement que son auditeur approuve ses points de vue: "N'est-ce-pas? Vous l'avez sûrement remarqué?" Elle entraîne l'auditeur dans son sillage. Quelqu'un qui parle avec une telle assurance et un tel enthousiasme ne peut pas avoir tort. Ses adversaires politiques reconnaissent eux-mêmes qu'elle a l'art de séduire, de charmer.

Pour Sauli Niinistö, président du Parti de coalition nationale, son propre parti, et ministre des Finances, il ne fait pas de doute que, dans les perspectives actuelles, Riitta Uosukainen sera la prochaine candidate à la présidence du parti.

Le Premier ministre Paavo Lipponen a déclaré furieux que ceux qui se pavanent en tête des sondages relatifs aux présidentielles sont les beaux parleurs les plus populistes. Le fond n'a aucune importance. On a tout de suite décelé que cette critique visait la popularité de Riita Uosukainen, tous partis confondus. Où est la limite entre le populisme et la pertinence?

"Elle se trouve toujours dans la tête de celui qui critique. Celui qui appartient au même parti est toujours pertinent, celui qui appartient à un autre parti raconte des histoires. C'est ce que nous faisons tous malheureusement souvent. Ce n'est pas juste. Je le répète encore, le peuple finlandais n'est pas stupide. Les gens savent penser par eux-mêmes. Par ailleurs, lorsqu'on y songe, tout ce que quelqu'un a fait ou n'a pas fait peut être offert au public sous n'importe quel éclairage. Les médias sont d'extraordinaires manipulateurs du pouvoir. L'infocratie (le mot est de l'ancien Premier ministre Kalevi Sorsa qui l'a inventé il y a des années) est une réalité." Le journaliste que je suis ressent un instant la plénitude du pouvoir, mais le regard de Riitta Uosukainen suffit à le fait retomber sur terre. Elle vous regarde toujours droit dans les yeux.

Le livre de Uosukainen fait du bruit dans les rédactions

Le livre de Riitta Uosukainen "Liehuva liekinvarsi" (La flamme qui flotte au vent) a soulevé en Finlande des débats passionnés où l'on n'a pas mâché ses mots. Elle avait outrepassé des limites -en particulier des limites fixées à l'institution qu'est la présidence du Parlement- en parlant ouvertement de la vie sexuelle heureuse, d'où elle puise ses forces, qu'elle a éprouvée au cours de son long mariage. Le reste du livre est passé pratiquement inaperçu. Les agences de presse internationales ont rapporté ces phrases hautes en couleurs avec les détails du lit à matelas d'eau etc. Cette information capitale a fait largement le tour du monde.

"L'accessoire est devenu l'essentiel. Pendant un an, j'ai subi un cirque que je n'avais pas su prévoir. Mais, maintenant, quand je pense à ce qu'il en reste, je remarque que les commentaires pertinents étaient pertinents et que les commentaires sans fondement étaient sans fondement. Une critique pertinente est toute à fait justifiée, cela je le supporte. De façon générale, les réactions ont quand même été favorables. Il est intéressant de voir ce que les études tireront de tout cela. Deux mémoires de maîtrise sont en cours d'élaboration, l'une sur les lettres et l'autre sur les articles de journaux. Je n'aurais en aucune façon été capable d'analyser une documentation aussi énorme."

"Le livre n'a pas été traduit et ne le sera pas. On a reçu des demandes en ce sens de tous les coins du monde. Je l'ai formellement interdit. La langue du livre est intraduisible, c'est un texte tellement national, tellement finnois. Son message n'atteindra personne en aucune langue. Il convient ici de se rappeler que les gens ne peuvent jamais s'exprimer dans une autre langue comme ils le font avec leur propre langue. Il y a beaucoup de nuances qu'on ne peut même pas traduire", affirme Riitta Uosukainen dont l'accent carélien donne à la volubilité de son discours une couleur toute personnelle.

"Je sais aussi être sévère et rigoureuse"

Mme la présidente, êtes-vous une personne trop impudente?

"Mon Dieu, moi?Je ne suis pas du tout impudente. Je suis seulement honnête et ouverte, ce qui n'est peut-être pas toujours sage. Mais, j'ai appris ici qu'il y a aussi des gens malveillants. Que chacun ait le droit à ses propres opinions ! J'ai l'intention de rester comme avant. Les rédacteurs étrangers que j'ai rencontrés un peu partout dans le monde me poursuivent jusqu'ici; cela ressemble à de l'infatuation, mais c'est vrai. Un Suisse s'est même exclamé en soupirant: "Ah ! Si nous avions un seul politicien comme elle !" Ce n'est pas de la mauvaise publicité pour la Finlande, hein?

Les critiques disent souvent qu'il ne convient pas à un président du Parlement de se conduire d'une façon aussi anticonformiste que vous. On n'est pas habitué à cela en Finlande.

"Je suis la première femme qui préside le Parlement, c'est peut être une chose à laquelle il faut aussi s'habituer. Certains rédacteurs politiques que j'apprécie m'ont même remerciée de ce que je n'avais pas pris les vieilles ornières. Mais, lorsque je suis à la tribune du Parlement, je suis tout à fait différente. Là, Uosukainen est comme dans un film au ralenti. Je sais alors être sévère et rigoureuse. Cela fait partie de mon travail", assure Riitta Uosukainen qui, un instant, ressemble à l'adjudant devant lequel on se tient sûrement au garde-à-vous.

"En politique, on continue à traiter les femmes différemment par rapport aux hommes. Les femmes sont toujours sous un verre plus grossissant. Dans les journaux, les hommes s'expriment et constatent avec solennité, les répliques des femmes sont affublées des toutes sortes de commentaires. Au gouvernement, les femmes ministres font tous les jours l'expérience de ces excès. Dans leurs critiques ainsi que dans leurs louanges, les rédacteurs considèrent un peu les femmes de haut. Les femmes sortent plus hardiment des sentiers battus que les hommes et cela provoque toujours une résistance. Les femmes vivent aussi plus longtemps que les hommes bien qu'elles travaillent autant qu'eux, sinon plus. Mais les femmes sont capables d'exprimer leurs sentiments plus ouvertement que les hommes et, peut-être à cause de cela, vivent-elles mieux leur vie", affirme Riitta Uosukainen en me regardant moi, l'homme, comme pour ajouter: qu'est-ce que tu en dis?

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